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Le Repas de la Parole

Ieschoua dit Jésus

 

Une entrevue avec Georges Convert

Propos recueillis par Jérôme Martineau de la revue "Notre Dame du Cap"

http://www.revue-ndc.qc.ca/

La réforme liturgique date maintenant de 40 ans. Durant cette période, la culture a évolué et l'Église fait face en Occident à une pénurie de prêtres, de même qu'à une transformation des communautés chrétiennes. Ces dernières sont vieillissantes et de moins en moins nombreuses.

Les diocèses ont mis en place un vaste chantier afin de remodeler les paroisses. Plusieurs groupements essaient de revitaliser la vie des chrétiens.

Tous ces changements influencent la manière dont l'Eucharistie est vécue dans nos communautés.

Qu'en sera-t-il dans l'avenir ?

Georges Convert est prêtre et il est originaire de Paris, où il a été ordonné en 1960. Devenu prêtre ouvrier et membre de la Mission Saint Pierre et Paul, Georges Convert est venu au Québec en 1969. Il a travaillé dans une imprimerie comme typographe. Il a fondé une communauté de base dans les années 70, et est aussi cofondateur du Relais Mont-Royal, un centre spirituel et culturel pour les 18-35 ans, établi sur le Plateau Mont-Royal. Récemment, il a dirigé la rédaction du livre : «Le repas d'aujourd'hui... en mémoire de Lui». Les collaborateurs à cet ouvrage réfléchissent sur l'avenir du repas eucharistique.Pour Georges Convert, la fraternité doit reprendre sa place dans la communauté chrétienne

Sous la direction de Georges Convert, Le repas aujourd'hui... en mémoire de Lui, Éditions Fides / Médiaspaul, 2003, 155 pages.

Georges Convert

 

Voici donc l'entrevue...

NDC : Le journal Notre Dame du Cap

GC : Georges Convert

NDC - Que constatez-vous depuis que vous êtes engagé dans le projet du Relais Mont-Royal?

G. C. - Les jeunes qui ont entre 18 et 35 ans ont très peu de connaissances religieuses. Leurs parents sont issus de la génération des baby-boomers et ces derniers ne leur ont presque rien transmis de l'héritage chrétien. Par contre, cette jeune génération est en pleine recherche spirituelle. Il arrive que des individus cherchent du côté des paroisses, mais ce n'est pas là en général où ils trouvent des réponses. De plus, l'Église a mauvaise presse dans les médias et les jeunes sentent cette influence. Je peux dire que la génération des 18-35 ans a peu d'appuis dans l'Église.

Le Relais Mont-Royal est un lieu de créativité qui permet aux jeunes d'inventer un style de vie chrétienne qui leur convient. Nous accordons une grande importance à la connaissance de Jésus Christ. C'est ce dont ces jeunes ont le plus besoin. On a aussi essayé de leur proposer une liturgie qui peut les rassasier. Nous avions constaté que les jeunes s'ennuyaient lors de la célébration et qu'ils se sentaient davantage rejoint par les chants de Taizé. Nous nous sommes alors posé cette question : comment cela se fait-il que nous ayons reçu le trésor de l'Eucharistie de la part du Christ et que les jeunes ne trouvent pas cela ressourçant?

L'essentiel - qu'il ne faut pas perdre de vue - est que ce repas de fraternité refasse la communauté chrétienne, qu'il permette aux chrétiens d'être l'Église de Jésus; qu'il permette de tisser des liens de fraternité sans lesquels nous ne pouvons devenir - à la suite de Jésus - fils et filles du Père unique.

NDC - Qu'est-ce qui a été fait pour rendre l'Eucharistie plus près des attentes des jeunes?

G. C. - Nous vivons l'Eucharistie le mercredi soir. Chaque célébration comporte 10 minutes de méditation silencieuse après la lecture de l'Évangile. La Parole de Dieu a besoin d'être méditée et les jeunes entrent alors dans une méditation qui prépare l'échange que nous avons par la suite. Nous ne discutons pas. Les personnes prennent la parole pour partager le fruit de leurs réflexions. Ensuite, le célébrant peut faire le point et souligner un point ou l'autre qui n'a pas été mentionné.

Nous continuons avec la prière eucharistique. Elle est chantée. Nous avons décidé de procéder ainsi parce que pour les jeunes, c'est souvent un des moments pénibles de la messe. Le prêtre parle seul et le langage de la prière eucharistique n'est pas compris. Cette manière de faire porte ses fruits. Les participants ne trouvent plus cela « plate » et je peux dire que l'Eucharistie façonne la communauté.

NDC - Faisons, si vous le voulez, un retour dans l'histoire de la messe. Vous dites dans votre livre qu'au début de l'Église, la paroisse était un rassemblement de communautés. Qu'en était-il?

G. C. - L'Eucharistie, au début de l'Église, était célébrée dans des maisons qui contenaient peut-être entre 40 et 50 personnes. On a retrouvé en Grèce les ruines de l'une de ces maisons. L'Eucharistie était le prolongement des repas sacrés chez les juifs. Ces repas comportaient une lecture des récits évangéliques, un échange sur cette lecture et le partage du pain. La conversion au christianisme de l'empereur Constantin en 313 a amené des changements. Les communautés chrétiennes sont sorties des maisons et les rassemblements se sont tenus dans des forums ou des marchés. Il fallait désormais de grands espaces. Je dis, avec un peu d'hésitation, que l'on a dénaturé l'Eucharistie. La table a été remplacée par un autel. Cet autel était la réplique des autels païens ou juifs sur lesquels on offrait des sacrifices. Le pain eucharistique s'est appelé hostie. Ce mot vient d'un mot latin qui veut dire victime.

Le partage de la Parole, qui est si important pour nous, car il nous engendre en fils et filles de Dieu, a été remplacé par l'homélie du prêtre. Il faut savoir que les homélies sont parfois très pauvres. On y parle peu de l'Évangile mais de morale et de dogme. Beaucoup de gens s'y ennuient de sorte que les gens ne connaissent plus la personne de Jésus Christ.

NDC - Ce n'est pas le réaménagement des paroisses qui va faire changer les choses?

G. C. - Le manque de prêtres va amener une catastrophe. Le diocèse de Montréal va faire face à la situation suivante dans 7 ans : il restera un prêtre sur 5 en activité. Je crois que le défi que nous rencontrerons ne réside pas dans le fait que les églises se vident, mais bien dans le fait que la communauté chrétienne risque de disparaître. Nous allons former de grandes paroisses et les gens qui vont se rassembler ne se connaîtront pas ou très peu. Il faut poser cette question : comment refaire la communauté? Les rassemblements de paroisses sont inévitables mais ils font courir un grand risque. L'Église risque de perdre sa dimension communautaire. J'observe que les paroisses se vident alors que les sanctuaires sont encore très fréquentés. Pourquoi? Les gens y trouvent là un meilleur spectacle que dans les paroisses mais les sanctuaires ne sont pas là pour créer des communautés chrétiennes.

Je m'emploie avec d'autres depuis 30 ans à créer des groupes de partage, mais viendra rapidement le jour où ces groupes ne pourront plus avoir un prêtre pour célébrer avec eux l'Eucharistie. Il faut pouvoir leur redonner un rituel qui ne soit pas la messe mais un repas de fraternité. Ce rituel permettrait de partager la Parole et le pain. Cette forme de rassemblement se base sur une tradition millénaire que l'on retrouve dans le judaïsme.

NDC - Vous insistez beaucoup sur la place du repas pour créer un esprit de fraternité.

G. C. - Le repas de fraternité n'est pas une Eucharistie. Je compare ce repas à ce qui se fait dans le monde juif. Ils vont à la synagogue mais les gens retournent chez eux pour prendre le repas du Shabbat. Il faudrait revenir à cela. Il y aurait l'Eucharistie dans les paroisses et à un autre moment, des chrétiens pourraient se rassembler en petits groupes pour prendre un repas de fraternité. Pourquoi cela serait-il important? L'Église vit depuis Constantin sur le modèle de la paroisse. Il faut dire que la paroisse a beaucoup changé depuis 50 ans. À ce moment, la famille était la cellule de base de la paroisse. Cette situation n'existe plus. Il devient important de créer autre chose. Le repas de fraternité deviendrait ce qu'était le repas du dimanche dans les familles il y a 50 ans.

NDC - Ce repas de fraternité aurait pour objet de créer une nouvelle famille. Cela vous semble primordial...

G. C. - Tout à fait! Je signale que Jésus a toujours été méfiant par rapport à la famille de sang. Il a promu la famille spirituelle. Il n'hésite pas à dire : «Ma soeur, mon frère, ma mère, ce sont ceux qui écoutent ma parole et la mettent en pratique.»

Qu'est-ce qui fait l'unité d'une famille? C'est le rassemblement autour d'une table. Le repas fait l'unité de ceux qui partagent la table : la table transforme les convives en compagnons. Le mot compagnon veut dire «celui qui partage le pain». D'ailleurs, nous invitions à notre table les personnes avec lesquelles nous voulons fraterniser. Roland Leclerc, l'animateur du Jour du Seigneur, disait dans une belle formule, qu'on ne se rassemble pas parce qu'on est frère ou soeur, mais qu'on le devient parce qu'on se rassemble autour de la table.

NDC - Ne pensez-vous pas qu'il s'agit là d'un changement de mentalité. On ne peut pas dire que nos messes laissent place à la fraternité.

G. C. - Il faudra un travail de 30 ans au minimum. Cela va intéresser les gens qui ont aujourd'hui 30 ans. Ils sont rares dans notre Église. Dans le bas de la ville de Montréal, on n'a pas besoin des cinq doigts d'une main pour compter dans une Église les gens de moins de 40 ans. C'est grave!

NDC - Vous avez réaménagé l'Eucharistie que vous célébrez avec les jeunes. D'un autre côté, on sent, du côté de Rome, un désir d'encadrer davantage le rituel. Qu'en pensez-vous?

G. C. - Je pense que Rome envoie un message qui appauvrit l'Eucharistie. Il n'y a plus que l'Eucharistie. Je suis frappé de voir, lors des grands rassemblements de la JMJ, que l'on passe une soirée de prières avec le pape et habituellement, c'est la partie la plus intéressante et la plus dynamique. On ne fait plus que l'Eucharistie lorsqu'on se rassemble. Je ne crois pas que la messe soit faite pour les grandes foules. Rome ne se rend pas compte que la formule actuelle de l'Eucharistie n'intéresse pas les jeunes. Il est quand même frappant de voir que les sectes font une percée dans un pays catholique comme le Brésil. Ces nouveaux groupes religieux rassemblent leurs adeptes dans des salles qui contiennent entre 100 et 200 personnes, de manière à favoriser le rapprochement.

NDC - Il est quand même étonnant que l'on soit si peu tenté par la fraternité alors que l'Évangile est basée sur cette donnée?

G. C. - Je pense que la société civile a détruit tout cela. Nous sommes devenus de plus en plus individualistes. Cependant, la contrepartie existe. Les personnes qui choisissent l'Église le font en toute liberté. Ils peuvent choisir leur communauté chrétienne, et cela est une chance pour l'Église. Autrefois, l'Église recevait la communauté de la société. Aujourd'hui, elle doit former des communautés, mais elle n'a pas les outils pour le faire. C'est une chance que nous devons saisir.

Je me souviens d'un voyage que j'ai fait au Japon. J'ai vu qu'il y avait beaucoup de temples. Les gens venaient y prier ou méditer. Ces temples ne rassemblaient plus de communautés. Est-ce qu'on s'en va vers cela? Est-ce qu'il restera à Montréal, dans un avenir assez proche, 15 ou 20 églises qui accueilleront des personnes de passage? Je ne me résigne pas à croire qu'il n'y aura plus de communautés. La foi chrétienne, comme la foi juive, est communautaire. C'est par la communauté que nous devenons les fils et les filles du Père, et sans elle, on ne devient pas forcément frères et soeurs.

NDC - Les Pères de l'Église disaient que l'Église fait l'Eucharistie et l'Eucharistie fait l'Église. Est-ce encore vrai?

G. C. - On me reproche de dire que cela n'est plus vrai. Les Pères disaient cela parce que l'Eucharistie était un repas fraternel où l'on se nourrissait du pain et de la Parole. Donc, cette phrase ne s'applique plus, parce qu'on ne célèbre plus l'Eucharistie de la manière dont elle doit être célébrée. Ce n'est pas parce qu'on rassemble 10 000 personnes que l'on fait communauté.

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